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Chronique des concert de Chazey par Sylvie
Hamon
|
Eric
Montbel
La cornemuse des mystères
Alors que
beaucoup ont découvert les cornemuses par le biais des musiques
des pays dits celtiques, Eric MONTBEL a (re)découvert celles des
régions de France, notamment celles dAuvergne et du Limousin
(les «musettes» et les «chabretas», ou «chabrettes»).
Il est ainsi allé à la fin des années 1970 répandre
la bonne parole pardon, musique du Centre France jusquaux
Etats-Unis avec les groupes LE GRAND ROUGE et, dans les années
1980, LO JAI. On lui doit de plus quelques ouvrages sur les cornemuses.
Devenu directeur artistique du Centre des musiques traditionnelles en
région Rhône-Alpes en 1991, puis conseiller artistique de
la région PACA, il sest en outre investi dans divers projets
musicaux avec notamment Jean-Philippe GOUDE, Philippe EIDEL, Jean-Pierre
LAFITTE, Carlo RIZZO et dans plusieurs formations (les POLYPHONIES OCCITANES,
le QUINTETTE DE CORNEMUSES...). Son groupe ULYSSE peut être compté
parmi les premiers à avoir conçu une musique transculturelle.
Ses récentes créations thématiques, Le Jardin de
lAnge et Le Jardin des Mystères, s'inscrivent dans une volonté
de faire découvrir toute la richesse dun répertoire
traditionnel strictement chanté en français, quitte à
froisser les «régionalistes». Au moins ses «jardins»
ont-ils su séduire un public plus large que celui des simples amateurs
de folk. De par ses effluves sombres et sanglantes et ses histoires criminelles,
Le Jardin des Mystères (chroniqué dans notre numéro 11),
enregistré au château de Chazey, dans lAin, est ainsi
parvenu aux oreilles de certains amateurs de littérature fantastico-médiévale
et de «ballades gothiques», dont les fans de DEAD CAN DANCE
ou de Nick CAVE.
Pour en savoir plus, nous avons rencontré Eric MONTBEL alors quil
effectuait un retour sur les lieux... de lenregistrement, soit à
Chazey, dans le cadre du festival Le Printemps de Pérouges, qui
a programmé pour son édition 2003 trois concerts du Jardin
des Mystères.
Comment avez-vous découvert la cornemuse ?
Eric MONTBEL : Jai une formation double. Comme tout
bon citadin dans les années 1970, j'avais une culture à
la fois classique, puisque jétais élève du
conservatoire en saxophone, et rock, pop, jazz-fusion comme tous les jeunes
de mon âge, à lécoute de John McLAUGHLIN, de
jazz très progressif, de free, etc.
Cest toute une série de connexions, mais ce nest en
tout cas absolument pas une filiation familiale ou traditionnelle locale,
puisque, habitant à Lyon, il ny avait rien de tout ça.
Pour moi, jétais comme tout le monde, les cornemuses cétait
lÉcosse, et encore ! Et en fait jai découvert
ce système par des jazzmen noirs-américains, qui utilisaient
le souffle continu, des gens comme Roland KIRK, jai commencé
à trouver ça intéressant. Musicalement, je ne trouvais
pas ça génial ; le système était amusant,
mais la musique quils improvisaient nétait pas super.
En même temps, jai rencontré des gens de mon âge
qui avaient commencé à jouer de la cornemuse, notamment
Bernard BLANC, qui est devenu un des meilleurs luthiers de cornemuses.
Cest lui le premier, je crois, que jai vu jouer de cet instrument.
Il jouait dune cabrette auvergnate. Jai eu le coup de foudre
et je me suis intéressé à cet instrument. Avec des
gens de mon âge qui sont restés des amis, comme Oliver DURIF
par exemple, on a immédiatement voulu aller voir sur place ce qui
restait de tradition vivante autour des cornemuses.
Cest
là que vous avez commencé les collectages ?
EM : Voilà. On avait 18 ans. Imaginez : à
18 ans, aller en Auvergne, en Limousin... on est en plein mythe !
Il y a des vieux qui jouent de la musique partout ! Alors quen
fait il ny en avait presque pas, cétait presque fini.
Mais on a eu cette chance, du fait de la jeunesse et de la foi, de la
passion, de trouver des choses incroyables, de trouver lintrouvable.
Cest-à-dire effectivement des gens qui jouaient, même
très âgés, et surtout qui nous ont accueilli comme
des gens de 70 ans peuvent accueillir des gens de 20 ans, avec
une espèce de gentillesse et de transmission, parce quon
était très jeunes, on était passionnés. Donc
effectivement jai rencontré comme ça des joueurs,
des fabricants dinstruments, de cornemuses, surtout en Auvergne
et en Limousin. Le début mon travail sest fait là-bas.
Jai rencontré des gens comme Jean BERGHEAUD, qui était
un grand joueur de cabrette dAuvergne, et qui ma beaucoup
marqué, Joseph RUOLS, Pierre LADONNE, des grands musiciens.
Et puis surtout jai eu la chance ensuite quon me donne
une petite cornemuse du Limousin. Sachant que je jouais de la cabrette,
donc de la cornemuse dAuvergne, une vieille dame est venue me trouver
à Lyon en me disant «jai ça chez moi, faites-en
ce que vous voulez». Jai commencé par dire «merci»...
Ensuite, vu que cette cornemuse était en très mauvais état,
on l'a restaurée avec Bernard BLANC, mon copain luthier. Cette
dame venait du Limousin, donc je suis allé voir sur place.
Et là ça a été le deuxième choc, cest-à-dire
que jai mis à jour une tradition non seulement de joueurs,
mais surtout de fabrication de cornemuses qui était totalement
inconnue. Cest ce qu'on appelle aujourdhui les chabrettes
limousines, les chabretas, cornemuses à miroirs ; ce sont
des cornemuses entièrement décorées avec des petits
miroirs sertis. Jai fait une recherche de façon beaucoup
plus approfondie, en allant jusquà faire des études
d'ethnomusicologie à partir de ça. Je me suis vraiment spécialisé
en ethnomusicologie, en suivant un cursus universitaire, pour avoir des
outils danalyse et denquête adaptés à
ce trésor que javais trouvé. Quand vous êtes
devant un tel trésor il faut un peu de méthode. Je nen
avais pas, alors je me suis formé pour approfondir justement, mais
toujours avec ce plus qui est d'ailleurs partagé par la plupart
de mes amis, cest quon fait des recherches en étant
musiciens, cest-à-dire quon a la pratique en même
temps. Ce nest pas une recherche d'observation pure, cest
une recherche de participation. On joue la musique, on apprend la musique
au contact des gens, on la restitue, on va jouer sur place ensuite, on
essaie de faire revivre une tradition.
Go
West, Young «Jai» !
Avez-vous
donné beaucoup de concerts à lépoque ?
EM : Des centaines ! Et des bals surtout ! Cétait
très important. Ça me manque dailleurs. Quand javais
20 ans, on jouait 5 ou 6 heures de suite en bal, avec LE GRAND ROUGE
à l'époque. Cétait le groupe dans lequel je
jouais.
Qui
étaient les membres du GRAND ROUGE ?
EM : Olivier DURIF, Christian OLLER à laccordéon,
Pierre IMBERT qui jouait de la vielle (qui est décédé
malheureusement), et Guy BERTRAND. Cétait léquipe
de base, qui est ensuite devenue celle de LO JAI.
LO
JAI, ça veut dire quoi ?
EM : «Le geai». LO JAI était le surnom dun
grand joueur de cornemuse du Limousin dont j'avais entendu parler, le
gars qui gagnait tous les concours, un joueur mythique. Et on la
appelé LO JAI parce que justement, le geai, ça a un cri
affreux ! On peut dire que cest une moquerie pour un joueur de cornemuse.
Et
avec LO JAI vous avez joué partout ?
EM : Oui, cest le groupe qui a le plus tourné. En
fait on a énormément tourné aux États-Unis,
on y a joué pendant dix ans.
Cest
pour ça que le deuxième disque de LO JAI, Acrobates et Musiciens,
est sorti chez Shanachie ?
EM : Exactement.
Vous
avez vécu là-bas ?
EM : Pratiquement. On y était 6 mois par an. Cétait
passionnant au point de vue de l'expérience, des choses incroyables
quon a vécues, et presque stérile du point de vue
des retombées en musique en France. Parce que justement ça
sest passé aux États-Unis. On a fait peut-être
250 ou 300 concerts, peut-être plus là-bas, et par rapport
à la France ça na pas de sens.
Et même par rapport aux États-Unis, parce que faire 300 concerts
là-bas si vous êtes dans un réseau, vu la dimension
du pays, il vaut mieux faire 300 concerts à New-York, là
vous commencez à construire du réseau, que 300 concerts
sur tout le territoire, ce quon a fait. On est allés dans
chaque état. Les Américains nous disaient toujours «vous
connaissez mieux notre pays que nous». On allait à Dallas,
après en Californie, en Louisiane, etc., on était dans l'avion
en permanence.
Tournées
en rond ?
Le public était-il francophone ?
EM : Non, pas du tout. Ce sont des réseaux très
spécifiques aux États-Unis qui sont les réseaux de
la folk-music, très marqués par des liens communautaires,
des choses quon connaît mal en France. Par exemple, il y a
un réseau juif américain qui est très fort et très
investi dans la folk-music et qui nous a fait tourner énormément,
donc on a beaucoup joué dans ce réseau-là. Ce sont
des gens qui sont très attachés aux traditions, à
tout ce que représente la mémoire.
Est-ce
que ça veut dire quil y avait plus de possibilités
de tourner aux États-Unis quen France pour vous à
lépoque ?
EM : Oui bien sûr, parce que ces réseaux nexistaient
pas en France. On a joué aussi dans les réseaux universitaires,
et dans quelques réseaux francophones qui représentent lautre
communauté américaine qu'on connaît mal, où
les gens parlent français. Pas seulement en Louisiane, il y a dautres
états ; je me souviens notamment que, dans le Kansas, il y
avait une communauté qui parlait français, et puis au Canada
évidemment. Donc cest un autre réseau très
marqué par son identité. On na pas du tout joué
dans les circuits noirs américains par exemple, qui sont en dehors
de ce genre de musique ; ça na pas de sens pour eux.
Et
des circuits en rapport avec lIrlande aussi ?
EM : Oui, on a joué aussi dans les réseaux de musique
irlandaise, et ces réseaux-là ne se croisent pas, c'est
vraiment curieux. Et surtout par rapport à la folk-music. Dans
les festivals irlandais, on croisait beaucoup de musiciens de country
par exemple. Il y a vraiment une autre filiation. On a joué souvent
pour la Saint-Patrick, des choses comme ça. Ce que jai retenu
des États-Unis, ce sont ces circuits professionnels très
typés qui ne correspondent pas à des choses quon a
en France. Donc on peut tourner toute sa vie dans ces circuits et pratiquement
ne jamais en sortir. Il y a des gens qui le font.
Cest
un peu le danger, du reste.
EM : Oui, absolument. Y compris pour les artistes français
qui vont là-bas.
Il
ny a jamais de tentatives de rencontres, de mélanges ?
EM : Non, et puis surtout, vous ne dépassez jamais le
circuit, cest-à-dire que cest un circuit qui reste
limité à sa propre économie et qui est assez méfiant
vis-à-vis du business et des grandes compagnies de disques, etc.
Cest intéressant, mais cest un peu un ghetto.
Donc
le musicien qui allait signer chez une major était considéré
comme un traître ?
EM : Un peu, oui. Et puis ils ont un esprit vraiment folk des
années 1960. Pas 1970, années 1960. Très marqués
par la contestation du gouvernement, par le mouvement hippie, des choses
comme ça quon a oubliées en France ; mais aux
États-Unis, cest resté.
Et
là-bas vous navez pas beaucoup enregistré ?
EM : On a fait le deuxième album de LO JAI, quelques expériences
avec dautres groupes, mais sinon, rien. LO JAI sest séparé
à la suite de ça en fait. Quand on fait trop de tournées,
n'importe quel groupe ne tient pas le coup, il y a un moment où
ça explose. Donc on a tous pris un peu chacun notre voie, et cest
là que j'ai commencé à faire des choses plus personnelles,
avec mes propres groupes et avec ma propre musique.
Cétait vers 1991-1992. On a arrêté de tourner
aux États-Unis et moi jai rencontré un compositeur-arrangeur,
Philippe EIDEL, qui fait des musiques de films, et jai commencé
à beaucoup travailler avec lui. On a fait plusieurs disques ensemble,
dabord avec LO JAI, puisqu'il a intégré le groupe.
C'est quelquun avec qui jai beaucoup travaillé et qui
ma beaucoup appris, et on a encore des projets ensemble. Ça
a été le début dun nouveau genre où
jai plus cherché à faire des choses moi-même,
au point de vue arrangements, recherches de chansons, thématiques,
quau sein dun groupe fixe. Donc ça a été
le début avec des disques comme Chabretas, Ulysse, etc.
Voyage
danticipation
Ulysse,
cest au départ une rencontre musicale ?
EM : Lidée des musiciens voyageurs, maintenant cest
un peu banal mais quand on a commencé cétait assez
original. Lidée était de traiter des musiques du voyage
et de l'errance, donc les musiciens méditerranéens, les
musiciens qui sont en exil. On a traité ces musiques-là
sous le thème de Ulysse, Le Second Voyage, et on a joué
avec plein de musiciens. Il y a eu Carlo RIZZO, CYRIUS, le chanteur, Mohamed
MAHDI, un musicien algérien, Jean-Pierre LAFITTE, etc. Nous avons
fait quatre spectacles différents. Il ny a eu qu'un seul
CD, alors que nous aurions pu en faire trois ou quatre, vu que nous avions
plein de musiques différentes. Le CD Ulysse, en fait, est le résumé
de ces différents spectacles.
Vous
qui avez fait des collectages, vous nenregistrez pas tout ce que
vous faites ?
EM : Cest trop énorme. Vous avez raison, mais bon
ce nest pas possible. Et puis il faut avoir le sens du déchet
aussi. Tout nest pas intéressant.
Cest
à cette période que sest montée Ulysse Productions ?
EM : Exactement. A partir dUlysse, on a eu besoin de gérer
nous-même le business, de produire nos disques. On a monté
Ulysse Productions pour ça.
Pour
le spectacle Ulysse, quand vous dites que vous auriez pu faire plusieurs
CD, ça veut dire que chacun pouvait amener des compositions ?
EM : Absolument. Jean-Pierre LAFITTE et Carlo RIZZO ont eux-même
un répertoire énorme. Mohamed MAHDI a fait un disque de
musique arabo-andalouse tout seul. Donc on choisit des choses, cest
ce qui est intéressant. Maintenant, ça vaudrait le coup
de refaire une expérience comme ça. Ce serait mûr,
dabord parce que je connais beaucoup plus de musiciens de musiques
du monde ; à lépoque je nen connaissais
pas trop, maintenant que je suis à Marseille cest plus facile.
Cétait le début de ce genre de travail thématique ;
le concept était intéressant.
Le
groupe ULYSSE existe-t-il toujours ?
EM : Non, le groupe nexiste plus. On pourrait le remonter
très facilement, mais il ny a pas de demande pour ça
en fait. Et puis dautres ont occupé le créneau. Il
y a dautres groupes qui se sont spécialisés dans le
multiculturel, la musique transculturelle.
Horticulture
thématique
Comment
est venu le thème des «Jardins» ?
EM : Jai toujours adoré les chansons traditionnelles
françaises, même si on nen a pas beaucoup traité ;
plus dans LE GRAND ROUGE dailleurs, où dès le début
on avait commencé à chanter en français et à
traiter les chansons traditionnelles. Jen ai collecté beaucoup ;
jai rencontré des chanteurs et des chanteuses qui avaient
des répertoires incroyables, donc jai tout ça dans
mes bandes magnétiques, plus tous les bouquins de chansons traditionnelles
qu'on connaît du XIXe siècle. Ça a toujours été
une source d'inspiration, du point de vue des mélodies. Cest
merveilleux, les mélodies traditionnelles ! Je trouve aussi très
beaux les thèmes littéraires des chansons. Plutôt
que de faire des répertoires de tour de chant, je trouvais plus
intéressant daborder ce sujet sous langle dune
lecture particulière, donc d'essayer de raconter une histoire dans
une thématique en réunissant des chansons.
Le premier disque, cétait facile, puisque jai voulu
traiter des chansons religieuses, dautant que ça navait
pas été fait. Cest un répertoire qui a toujours
été mis de côté par les folkeux, et par moi
le premier d'ailleurs, pour les raisons quon connaît :
cest-à-dire quon était anti-cléricaux,
très méfiants vis-à-vis de la religion, etc, et puis
au bout dun moment avec l'âge, et avec finalement un peu plus
douverture desprit sans doute, on se dit «tiens, ce
qui est dit dans ces chansons, cest quand même magnifique»,
cet espèce damour universel, qui est la base de la religion.
Donc, cest ce quon a essayé de traiter dans Le Jardin
de l'Ange, c'est-à-dire un message despoir, sans être
spécialement curé, obsédé par lÉglise,
et retrouver cette spiritualité en plus quon a dans les musiques
du monde. Quand on écoute des musiques indiennes ou des musiques
du Moyen-Orient, il y a cette spiritualité qui est très
bien assumée. Donc on sest dit quil fallait peut-être
quon aille chercher nous-mêmes dans notre propre culture.
Ça
manquait dans le panorama folk en France ?
EM : Exactement. En plus cest une part importante du répertoire,
et même à mon avis de l'esprit de ces chansons, et qui était
présente dans les cantiques et les choses comme ça, ou des
chants de veillée, des chants de quête. On a traité
Le Jardin de lAnge dans cet esprit.
Après, on a eu justement le contrecoup de ça, en se disant
«finalement on tourne beaucoup» (parce quon a beaucoup
tourné avec Le Jardin de lAnge), car en même temps
on commençait à avoir un public vraiment très catho
! On sest dit «là il y a un léger problème,
il doit y avoir un malentendu», et jai donc décidé
de faire un négatif du Jardin de lAnge avec Le Jardin des
Mystères.
Ce
nétait pas prévu au départ ?
EM : Non. Et en même temps, quand on lit un peu les chansons
et dans la Bible, on voit bien que les histoires fantastiques, notamment
dans les chansons qui sont inspirées de la Légende dorée,
cest-à-dire le répertoire des évangiles apocryphes,
il y a plein dhistoires qui ne sont pas dans la Bible et que les
gens ont ajoutées parce quils ont besoin dimaginaire.
Ce sont des contes en fait, notamment lhistoire de la Sainte-Vierge
qui se cache dans le blé. Vous ne trouvez ça nulle part
dans la Bible, cest la tradition populaire qui la ajouté.
Et ça cétait une passerelle intéressante vers
les chansons fantastiques, donc vers Le Jardin des Mystères ;
ce côté un peu irrationnel, qui est déjà dans
les chansons religieuses. Alors on est allés chercher de lirrationnel
vraiment loin, y compris dans les histoires de crimes, de sang. Je suis
comme vous sûrement : maintenant, tout le monde lit des polars,
aime les films dépouvante et ce genre de choses. Cest
amusant davoir cette modernité dans ces chansons, cette modernité
incroyable dans ces répertoires anciens. Mais cest la lecture
quon en a, cest un regard quon porte dessus.
La
francophonie en question
Le
choix du français, ce nest donc pas un hasard ?
EM : Ah non, cest assumé ! Cest même
militant maintenant. Je trouve quil y a de moins en moins de gens
qui assument le fait de chanter en français, ce que je trouve vraiment
dingue. Moi je suis francophone et très fier dêtre
francophone, donc je chante en français.
A
la base, ces chansons étaient en français ou en langues
régionales ?
EM : Celles que je choisis sont en français. Il y a cette
espèce dobsession maintenant de chanter en breton, en occitan,
ce que je respecte complètement, mais nous on chante en français,
on lassume et on le revendique. On va bientôt défendre
le français comme dautres défendent loccitan.
Le
fait de chanter en français est-il accepté par les festivals
portés sur les musiques régionales ?
EM : Cest un problème. Avec Le Jardin de lAnge,
on na jamais joué dans un festival folk. On na joué
que dans des églises, des festivals de musique sacrée, des
festivals consacrés à la voix.
Et
avec Le Jardin des Mystères ?
EM : Pour le moment, on na joué dans aucun festival
folk. On est boycottés par Planète Musiques, par Ris-Orangis,
par Saint-Chartier...
???
EM : Il ne faut peut-être pas creuser trop loin, parce que cest
sans doute tout simplement un effet de mode ou de mauvaise connaissance,
mais cest vrai quil est plus facile aujourdhui d'aller
dans un festival en chantant des chansons traditionnelles en occitan ou
en breton, alors que les thèmes sont les mêmes. Ce sont les
mêmes histoires, sauf que, souvent, tout le monde ne les comprend
pas.
Vous
avez quand même joué en Belgique...
EM : Mais en Belgique cest normal ! Là-bas ils aiment
la musique, et ils nont pas de problème avec la langue. Au
contraire, le français cest une langue qui a du sens pour
eux. Ils ont cette lutte linguistique par rapport au français aussi.
Il y a cette espèce de mode dans les festivals folk, qui a mon
avis sont en train de perdre non pas leur âme mais leur intérêt,
cest que tout ce qui est de lordre de la francophonie nest
plus traité. Cest fou ! Alors quon est partis de là
! Je travaille pour les musiques du monde, jai été
le premier à prêcher pour cette paroisse, mais à la
limite je dirais que maintenant cest presque trop. Il faut penser
aussi un peu aux gens qui font des musiques françaises, il ny
en a plus beaucoup.
A mon avis, il y a un répertoire et un genre musical quil
faut défendre, dautant plus que les gens adorent. Au festival
de Pérouges, il y a des gens qui sont venus de Bordeaux pour nous
écouter. Cest fou ! Et on a tout un réseau de
gens comme ça qui adorent le disque et qui suivent ce quon
fait depuis Le Jardin de l'Ange. Mais ce nest pas un public qui
vient du milieu folk. Ce sont souvent des gens qui lisent beaucoup, qui
vont au cinéma, qui ont une culture différente, pas simplement
limitée au folk. Mais ça viendra, ce nest pas un problème.
Je suis sûr que si je faisais un disque instrumental de cornemuse,
ce serait plus facile ; là je toucherais les amateurs de folk.
On me le dit souvent, dailleurs. On me demande aussi quand je referais
Chabretas... Jaime mieux traiter des thématiques.
Nous, on assume le fait de chanter en français, on choisit la langue
justement, on est très attentifs à la beauté de la
langue. Dans les textes choisis pour faire une chanson, je vais éplucher
soixante ou soixante-dix textes, pour avoir une version que je vais mettre
au point, en faisant des emprunts à droite et à gauche.
Donc ce sont des versions établies et élaborées.
Collectages
et adaptations
Est-ce
quil y a des fragments de chansons que vous avez écrits vous-même ?
EM : Absolument. Il y a des histoires qui sont parfois réécrites.
Le Garçon allemand, par exemple, dans Le Jardin des Mystères,
jen ai écrit la moitié, parce que lhistoire
nétait pas tout à fait comme ça. Les Habits
noirs également. Mais cest justement parce que cest
aussi dans ma culture littéraire, comme beaucoup de gens. Je lis
beaucoup de poésie et de romans, donc il y a une connexion.
Vous
êtes-vous inspiré des différentes versions quil
y avait ?
EM :
Oui, cest du vrai-faux, ou du faux-vrai.
Dans
votre version de Cétait une jeune fille, vous avez retiré
une partie du texte. Pourquoi ?
EM : Celle-là on ne la chante pas, elle est trop atroce.
Les gens se faisaient plaisir à raconter des trucs abominables.
Le gars raconte comment il viole la fille, comment il lui met un mouchoir
dans la bouche pour ne pas quon lentende, la totale quoi !
Cest là quon se dit que, les psychopathes, il y en
a eu aussi chez les chanteurs traditionnels !
Ces
textes-là sont-ils plus difficiles à trouver ?
EM : Ce ne sont pas des textes quon a recueillis. Jai
une fois recueilli une chanson comme ça, très bizarre :
une petite mémé ma chanté une chanson dinceste
atroce, avec sa petite voix tranquille, lair de rien, lhistoire
dun frère qui couche avec sa sur. Celle-là,
je ne la chante pas.
Mais sinon, ce sont des chansons qui ont été collectées
au XIXe. Et on se rend compte quen fait ce qui est publié
par les collecteurs dans leurs bouquins correspond profondément
à ce qu'ils sont. Il y aurait une étude à faire là-dessus.
Le choix des chansons reflète la personnalité des collecteurs,
parce quils ne publient pas tout, ils filtrent, comme nous dans
un disque. Je sais très bien que par exemple, BARBILLAT et TOURAINE
dans le Berry, nont publié aucune chanson religieuse, parce
que cétaient des instits laïques, et des bouffeurs de
curés. Ils ont donc censuré systématiquement les
chansons religieuses. A linverse, les deux abbés CASSE et
CHAMINADE, la moitié de leurs recueils dans le Périgord,
ce sont des chansons religieuses. Pareil pour MILLIEN en Nivernais :
cétait un amoureux de la chanson légendaire. Dailleurs
50 % de nos chansons viennent de lui. Et lui, il a vraiment recueilli
beaucoup de contes chantés, beaucoup de ballades fantastiques.
Il ny a pas dobjectivité du recueil de chants traditionnels ;
ça correspond à la personnalité et au désir
de celui qui les publie, en fait.
Est-ce
que cétait plus difficile de retrouver des textes de chansons
fantastiques ou des textes de chants sacrés ?
EM : Cest pareil. Je vois dans mes collectages, cest
équivalent. Auprès des chanteurs, les deux font partie de
la tradition. Ça doit correspondre à deux besoins naturels
dimaginaire ; l'imaginaire religieux parce quon a besoin
de spiritualité et limaginaire du coin du feu, parce qu'on
a besoin de se raconter des histoires. Il n'y avait pas la télé,
pas la radio ; donc on voyageait, cest normal. Il doit y avoir ça
dans toutes les traditions, dans le monde entier, je pense.
Un
jardin peut en cacher un autre
Le
Jardin de LAnge et Le Jardin des Mystères sont devenus un
groupe ?
EM : Oui. Il y a une équipe de base qui est Sylvie BERGER,
Marie RIGAUD, Laurence CHARRIER, Richard MONSEGU et moi. Et puis on a
des musiciens qui gravitent autour. Là on a un nouveau chanteur,
Julien BIGET, qui est dans LA BERGERE également. On a eu Gabriel
YACOUB avec nous (cétait un bonheur), André RICROS,
Jean-François DUTERTRE, des gens qui voyagent comme ça avec
nous. La base du groupe cest quand même cinq personnes, mais
cest bien davoir des invités de temps en temps.
Y
a-t-il une suite prévue ?
EM : Oui, je suis en train de travailler sur le troisième
volet qui ne sera pas un jardin, parce que maintenant on en trouve partout !
Ce sera la même idée, cest-à-dire des chansons
traditionnelles francophones, mais là jai envie de traiter
(et jai commencé à travailler dessus), le répertoire
de tout ce qui est imaginaire, c'est-à-dire le rêve, les
répertoires de nuit, peut-être mêmes des chansons érotiques
parce quil y en a de très belles, mais plus sûrement
de la poésie et de limaginaire pur sans correspondances,
avec beaucoup de traitements de sons. Je pense que je vais travailler
avec des électro-acousticiens, pour faire vraiment quelque chose
qui soit distrayant du point de vue de limaginaire.
Lensemble
du groupe participe aux compositions ?
EM : Non. Pour avoir une vraie couleur, cest moi qui travaille
dessus et cest bien accepté d'ailleurs. Les rôles sont
très répartis.
Lorsque
vous préparez un album à thème, vous pensez au spectacle
qui va avec ?
EM : Oui, absolument. Cest un aller-retour. Jimagine
déjà avec qui je vais le faire, comment on peut le mettre
en scène, ce qui est possible ou pas. Mais bon, le disque ne correspond
jamais à la scène. Malheureusement dailleurs, on a
plus de possibilités dans un disque. Mais surtout pour celui-là,
jai envie d'aller vraiment voir. En plus, à Marseille, jai
rencontré des gens qui font du bidouillage de sons, ça m'intéresse.
Mais je ne sais pas sur scène ce que ça donnera. Souvent,
quand vous rendez ça sur scène, c'est maladroit. Je nai
jamais eu de bonne expérience par rapport à ça. Ou
alors il faudrait avoir des moyens, une salle équipée où
on fait des effets de lumière. Jouer Le Jardin des Mystères
au château de Chazey, cest génial parce quon
a un lieu adapté à ce quon raconte.
Quand
vous avez conçu Le Jardin des Mystères, vous avez pensé
tout de suite au Château de Chazey ?
EM : Cest mieux que ça. Je savais quon allait
lenregistrer ici, je connaissais déjà le château,
et on a fait tout lalbum ici, dans cette cuisine, toutes les prises
de son ont été faites là, la cabine était
dans la pièce à côté. On est restés
deux mois ici et le château, je le connais par coeur. Jy ai
passé des nuits entières, il y a plein de choses qui sont
sorties dici, y compris d'ailleurs pour le prochain disque.
Quelles
ont été les réactions des fans du Jardin de lAnge
par rapport au Jardin des Mystères ?
EM : Ceux qui ont aimé me lont dit, ceux qui nont
pas aimé ne me lont pas dit. Les deux Jardins sont quand
même assez proches, et beaucoup ont bien compris le projet. Les
gens attendent le troisième, que je pense faire en 2004. Mais jai
toujours deux ou trois projets en même temps.
Images
du fantastique
Lorsque
vous faites un disque thématique, vous navez pas envie de
faire une mise en images ?
EM : Si, jaimerai beaucoup. Mais là je nai
pas les moyens techniques. Il y a le site qui donne une petite couleur,
avec les paroles des chansons. Mais cest vrai, jaimerai bien.
Il faudrait travailler avec dautres artistes. Il faut dabord
les rencontrer.
Si
vous deviez choisir un réalisateur, vous prendriez qui ?
EM : Cest plutôt dans lunivers des jeux vidéo
que jirais voir. Cest ma deuxième «hantise».
C'est dune grande poésie, comme Final Fantasy, des choses
comme ça. Je trouve que la poésie est en train de se développer
de ce côté-là, du côté de la création
numérique. Et finalement, je trouve que cest mieux traité
par lunivers du jeu vidéo que par le film. Le Seigneur des
Anneaux pour moi, ce nest pas très intéressant, alors
que tout ce qui est fait en jeux vidéo qui sen inspire, ça
va beaucoup plus loin, comme Matrix, évidemment.
Quel
est ce projet annoncé sur votre site, La Charmeuse de serpents ?
EM : La Charmeuse de serpents, c'est comme vous le savez peut-être
une toile énigmatique du Douanier ROUSSEAU. Le spectacle s'articulera
autour de toiles du Douanier, projetées, telle que Le Rêve,
La Bohémienne endormie, La Charmeuse de serpents, etc., qui sont
pour moi des expressions brutes de l'inconscient. Cet inconscient très
«Exposition universelle» devait beaucoup à l'exotisme
naissant, à l'illustration, etc., et ROUSSEAU n'avait sans doute
jamais quitté la France bien qu'il prétende avoir voyagé
au Mexique.
Je m'intéresse à cela depuis très longtemps, comme
au Facteur CHEVAL, qui puisait son inspiration dans les mêmes rêves
exotiques. Peinture / musique, le parallèle est intéressant
avec les musiques du monde. Mais en peinture on n'hésite pas à
transposer, il n'y a rien «d'authentique» et c'est ce qui
me plaît, cette vérité de l'interprétation.
Et donc celle de ROUSSEAU. Avec en plus ce sens du mystère, du
songe et de l'irrationnel qui a tant plu aux surréalistes. La création
aura lieu à Correns, et sera accompagnée d'un disque.
Ça
na rien à voir avec le «troisième Jardin» ?
EM : Non, ce sont deux projets très différents.
La Charmeuse de Serpents sera un traitement exclusivement instrumental,
sans chanson, où la voix n'interviendrait que comme instrument
et avec des apports électro-acoustiques. Il s'agira exclusivement
de compositions, et sans doute de reprises de thèmes que j'ai composés
par ailleurs, éparpillés dans mes précédents
CD. Le troisième Jardin (qui sera sans doute un «diwan»)
sera en effet consacré aux chansons du rêve et de la nuit,
et toujours centré sur la chanson traditionnelle francophone, mais
interprété par des chanteuses européennes.
Avez-vous
d'autres projets ?
EM : Un par nuit, c'est bien le problème. Dont un où
je devrais retrouver mon grand ami Philippe EIDEL, avec qui nous avions
fait Les Agricoles.
Le
protocole du 26 juin risque-t-il de changer vos projets ?
EM : Oui sans doute, mais qui sait exactement ce que sera le
paysage musical et artistique après la mise en application de cette
horreur ? Je pense que particulièrement les musiques trad
et les musiques de moyenne diffusion seront touchées par ces mesures,
car la totalité des professionnels du trad sont intermittents,
à l'exception des instits, des profs et des enseignants en conservatoire
(très peu en fait). Les musiques classiques (ou contemporaines)
sont on le sait bien totalement soutenues par la collectivité :
subventions monstres à l'Opéra et aux conservatoires, écoles
de musiques municipales, musiciens fonctionnaires. La variété
et les musiques zacs vivent sur un système libéral qui est
celui de marché, avec ses défauts mais aussi ses qualités,
ne le nions pas. On ne va pas refaire ici le procès de l'offre
et de la demande, et de l'absence de certains genres musicaux dans les
medias, c'est une chanson connue et hélas peu suivie d'effets.
Exemple : les Victoires de la Musique.
Par contre, les grèves et les annulations de festivals de cet été
vont à mon avis avoir un effet pervers : le ministère et
les collectivités territoriales qui donnent les subventions (État,
régions, départements, villes...) vont devoir éponger
les manques à gagner des festivals pour 2004, et donc réduire
la part allouée à la création. C'est-à-dire
le contraire exactement de ce que Aillagon a annoncé...
Quand je pense à tous ces beaux projets qui ne se feront pas, ou
bien sans un sou... et quand je pense que j'ai voté pour ces types-là...
Quand
verra-t-on Elsa sur scène ?
EM : Elsa se produit sur scène avec nous irrégulièrement
en raison de ses études... Elle sera présente à Chatou
je pense.
Entretien
réalisé par Sylvie Hamon et Stéphane Fougère
pour ETHNOTEMPOS n° 13 (septembre 2003)
DISCOGRAPHIE :
Groupes :
LE GRAND ROUGE (Cézame - LP 1976)
LE GRAND ROUGE Traverser du Pays (Hexagone - LP 1979)
LO JAI Musiques traditionnelles du Limousin (Revolum - LP 1981)
LO JAI Acrobates et Musiciens (Shanachie Records - LP 1987)
- Eric
MONTBEL :
LArt de la cornemuse (Arion - 1986)
Chabretas, les cornemuses à miroirs du Limousin (Al Sur - 1995
- Grand prix du disque)
Romeo & Juliette (CMTRA - 1997)
Ulysse (Al Sur - 1997)
Le Jardin de lAnge (Al Sur - 1998)
Le Jardin des Mystères (Ulysse Productions-Nocturne - 2001)
Participations
:
Avec Jean BLANCHARD Cornemuses (Hexagone - LP 1978)
Cornemuses du Centre France (Unesco-Auvidis - 1989) ***
Avec Philippe EIDEL Les Agricoles (Silex-Virgin - 1993)
Renaissance (2002) *** Renat JURIE Entre la rivieira e la mar (Silex
- 1993) *** OÏO (BMG - 1990)
Eric joue sur les disques de : Nikola SIRKIS (Indochine), Nilda FERNANDEZ
(Marie-Madeleine), Pascal MATHIEU, Daniel LAVOIE, Gabriel YACOUB, et le
prochain album de KHALED.
Eric est présent sur différents disques réunissant
des joueurs de cornemuse, dont par exemple : Chabretaires à
Ligoure, Une rencontre de cornemuses en Limousin (Collectif) (CRMT 002
- 1997).
Il a produit de nombreux albums dont les 17 atlas sonores Rhône-Alpes
réalisés par le CMTRA, dont : Flamenco à Lyon, Musiciens
du Maghreb à Lyon, et Lyon-Orientale. Il a réédité
d'autre part les enregistrements 78trs du maître cabretaire Antonin
BOUSCATELl (1880-1945), Grand prix du disque Académie Charles Cros
1987.
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